La maltraitance au travail, pas seulement chez Amazon, mais aussi en Suisse

L’enfer au travail? De nombreux cas existent chez nous, mais les médias en parlent peu. Yasmine Motarjemi, ancienne cadre dirigeante, espère que notre pays se dotera d’une législation pour protéger les employés

La maltraitance au travail, cela arrive près de chez vous

Le Temps du 19 août 2015 rapporte qu’Amazon est de nouveau accusé de faire vivre un enfer à ses salariés. Qu’en est-il en Suisse? Les entreprises suisses, mais en général le milieu de travail en Suisse, ne sont pas mieux placées. Les cas de harcèlement des employés, y compris des cadres dirigeants, sont nombreux.

La Suisse offre peu de protection sur le plan légal. La justice est une utopie, et quand il s’agit des salariés de multinationales, la procédure en justice est un cauchemar. Elle est très coûteuse, longue, pénible et douloureuse, avec une issue incertaine et un résultat insignifiant. Elle est également incompatible avec l’obtention d’un autre emploi.

Si les employés résistent à l’envie de se suicider, ils souffrent terriblement, et nombreux sont ceux qui tombent malades. Le chômage et la procédure en justice font le reste pour les achever psychiquement et physiquement, de sorte que les employés sont irréversiblement affectés. Selon une étude de l’Université de Zurich centrée sur la période 2000-2011, les chercheurs ont relevé que sur un total de 230 000 suicides par an dans 63 pays, quelque 45 000 affichent un lien avec le chômage, soit environ un sur cinq. Même si la Suisse est bien placée dans cette étude, un suicide sur sept est lié au chômage (150 cas par année).

Les victimes connaissent une descente en enfer: perte de leur carrière, dépression, conflits familiaux, divorce, problèmes financiers. Selon la gravité de la situation, cela peut leur prendre des années avant qu’ils puissent se remettre des effets toxiques de la maltraitance subie. Le sentiment d’injustice ronge leur âme mais leur entourage ne peut voir ni comprendre leur douleur.

De leur côté, les employeurs, rarement condamnés, ne sont pas pénalisés à la mesure de ce qu’ils ont commis. Dans un cas, un employeur malin a même recommandé à son employé de se tourner vers la justice, sachant qu’une procédure l’entraînerait dans les sables mouvants.

Par conséquent, peu nombreux sont ceux qui tentent leur chance devant les tribunaux, surtout que, fragilisés et désormais sans emploi, ils n’ont pas les moyens financiers de poursuivre leur employeur.

A contrecœur, les employés lésés cèdent ainsi à la solution d’un accord à l’amiable avec leur employeur, ce qui ne fait en rien cesser la perversité de la situation. L’employeur triomphant devient encore plus hardi, voire plus cruel. Les employés deviennent des pions incapables de gérer leur avenir professionnel, leur vie, et même leurs opinions. Dans les entreprises multinationales, les cadres sont déplacés dans diverses missions aux quatre coins du monde. Si de tels déplacements sont attrayants pour les jeunes en formation, curieux de découvrir le monde, pour les personnes plus âgées c’est très incommodant et désastreux pour leur vie de famille. D’autres sont soumis à des conditions de travail très contraignantes, et parfois avec des situations impossibles à vivre.

Quitter le travail? On croit à tort que les employés ont toujours ce choix. Que faire lorsqu’on avance en âge, quand on est parent seul ou qu’on dispose d’une expertise pointue dans un domaine spécifique? Il est également faux de justifier la maltraitance des cadres supérieurs par leurs salaires élevés. Rien ne justifie la violation de la dignité humaine. Il ne faut jamais ou­blier que lesemployés maltraités, ou travaillant sous la crainte d’employeurs tyranniques, seront plus préoccupés de leur propre sort que de la qualité et de la sécurité des produits et des services fournis.

Dans le cas de harcèlement, la maltraitance se fait de façon très subtile, de sorte que les employés ne réalisent même pas qu’ils sont harcelés, jusqu’au jour où ils sont en burn-out. C’est comme mettre tous les jours un peu de poison dans leur café. […]

Qu’en est-il du mouvement de développement durable qui promettait de mettre l’humain au centre de notre développement économique, au même titre que l’environnement et les finances? La maltraitance des employés, à tous les niveaux, est inacceptable, dans un pays de droit et civilisé comme la Suisse. Ce sujet revient périodiquement, sans que la classe politique réagisse et prenne des mesures efficaces. Le drame, c’est qu’en Suisse, il n’y a pas une vraie structure pour aider les victimes, et pour diverses raisons, les salariés n’arrivent pas à s’organiser pour se défendre. Ceux qui en ont fait l’expérience préfèrent garder le silence, parce qu’ils sont humiliés et veulent protéger leur réputation.

Ne nous y trompons pas: ce n’est pas parce que les médias ne rapportent qu’occasionnellement des cas de harcèlement qu’il s’agit d’un phénomène rare en Suisse ou ailleurs. Bien au contraire, ces situations sont tellement répandues qu’elles sont considérées comme banales. Le silence de la société, surtout celui de la classe politique, face à la maltraitance des employés, quel que soit leur environnement de travail, fait que de telles pratiques sont devenues une norme et une partie intégrante de la culture. Mais aujourd’hui cela touche de plus en plus de jeunes qui intuitivement ressentent cette culture de gestion malsaine et éprouvent déjà du dégoût. […] Il est urgent d’avoir un regard critique sur notre propre situation en Suisse, et de prendre des mesures efficaces.

Ce n’est pas parce que les médias en parlent occasionnellement qu’il s’agit d’un phénomène rare, bien au contraire

Ancien cadre à l’Organisation mondiale de la santé, et ancienne responsable de la sécurité alimentaire chez Nestlé.

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