Une journée avec… l’opiniâtre Inès Léraud

« Même les médias les plus en pointe s’intéressent aux scandales politiques ou économiques, mais très rarement aux scandales sanitaires ».

Ses yeux ont la couleur de ses attirances. Verts. Guère plus épaisse qu’un roseau, la voix douce à vous faire oublier la ténacité nécessaire à ses investigations, Inès Léraud a la radio pour passion et l’#environnement pour préoccupation. Vous aurez peut-être suivi ses documentaires et reportages sur France Inter et France Culture, si vous vous intéressez à l’écologie et aux #lanceursdalerte. Vous ne pouvez avoir oublié, si vous l’avez écoutée, l’incroyable chronique de la vie sexuelle d’Aiman, jeune Egyptien musulman, qu’elle enregistra pour Arte Radio. Et vous l’aurez à coup sûr repérée si vous suivez « Les Pieds sur terre », la lumineuse et irremplaçable émission que produit Sonia Kronlund, sur France Culture, grâce à sa dizaine de curieux #enquêteurs.

Parmi les témoignages sur les sujets les plus inattendus que livrent au quotidien « les petits, les obscurs, les sans-grade » – « la France invisible » que la productrice nous propose d’écouter pour prendre le pouls du pays –, a figuré cette saison le « Journal breton » en huit épisodes d’#InèsLéraud. Des histoires de rencontres en terre costarmoricaine ; certaines ponctuées du silence de la peur et même de morts liées à l’#agrochimie ; d’autres empreintes d’un profond amour des bêtes et de questions telles que le droit des animaux à vivre avec leurs petits…

Lors de cette journée de fin juin où nous la rencontrons, la pluie n’épargne pas les Côtes-d’Armor. En attendant une accalmie, nous resterons dans la petite maison aux volets bleus où la jeune femme de 34 ans s’est installée depuis neuf mois, au cœur de son terrain d’enquête. Nous sommes à Coat-Maël, hameau du Centre-Bretagne, dans la première région agroalimentaire française.

« Un sujet méconnu et tabou »

La décision de la jeune femme de quitter Paris pour l’univers breton prend ses racines dans les #investigations qu’elle mène pour la radio depuis huit ans. Au fil de ses documentaires sonores, sur « les #mercuriens » (intolérants au mercure contenu dans leurs amalgames dentaires) ou sur l’affaire de l’#amiante, elle s’est aperçue que nombre de malades en quête de justice sont défendus par le même cabinet parisien, #TTLA. Des avocats qui se battent aussi contre #Monsanto et pour la création d’outils juridiques propres à combattre la « #criminalité industrielle ». C’est eux qui, sollicités pour une émission, l’inviteront à s’intéresser d’urgence au sujet qui les inquiète alors par-dessus tout : les agriculteurs et la multiplication de maladies émergentes liées à l’#agrobusiness…

C’est ainsi qu’elle se retrouve, micro en main, un jour ensoleillé de mai 2014, à l’assemblée générale annuelle qui réunit les membres de l’association Phyto-Victimes. La plupart ont été des « agrobusinessmen », des agriculteurs de type industriel à hauts revenus. Tous sont aujourd’hui frappés d’invalidité. Un peu à l’écart du groupe qu’ils forment, deux hommes se taisent, observent. L’un, visiblement timide, 45 ans environ, a le visage rouge et gonflé ; l’autre est un grand échalas à l’air ouvert, avec une paupière tombante à la Colombo. Un couple aussi étrange que discret. « Ma décision de m’installer en Bretagne dérive de ma rencontre avec ces deux personnages atypiques, tous deux bretons : le #lanceurdalerte Laurent Guillou, qu’accompagnait le syndicaliste à la retraite Serge Le Quéau, se souvient Inès Léraud. A deux voix, ils ont commencé à me raconter leur histoire. Hallucinante. »

Laurent Guillou est un ancien ouvrier agricole breton, licencié après avoir été #empoisonné, dans sa coopérative, au contact d’aliments pour bétail sur-traités à un #insecticide interdit. Du bétail dont la viande sera ensuite commercialisée… Il est affecté de deux syndromes extrêmement #invalidants, incurables à ce jour : une fatigue chronique ainsi qu’une hypersensibilité à tout produit chimique, de l’odeur d’une lessive sur les draps à la fumée d’un barbecue, de l’eau de toilette d’un collègue aux émanations de l’habitacle d’une voiture neuve… Une maladie (Multiple Chemical Sensitivity) qui se répand de plus en plus, décelée à l’origine chez les GI américains du Vietnam, après leur exposition aux défoliants chimiques.

« C’est là que j’ai découvert ce sujet méconnu et #tabou dans le monde agricole, ainsi que les liens très directs et concrets entre agriculture, environnement, alimentation, santé, travail, recherche… » 

La jeune femme parviendra à évoquer cette affaire dans des émissions d’Inter et de Culture en 2014. « A cette époque-là, note-t-elle, je suis sûre que la presse nationale va s’emparer de ce sujet et poursuivre l’investigation. Mais rien ne se passeMême les médias les plus en pointe s’intéressent aux #scandales politiques ou économiques, mais très rarement aux scandales #sanitaires. D’ailleurs, les médecins eux-mêmes n’ont pas été sensibilisés à cette nouvelle donne scientifique, les intoxications chroniques, c’est-à-dire l’exposition à des agents chimiques à très faible dose sur le long terme… Face à un tel désert journalistique, le continent inexploré de l’agrobusiness breton que je découvre me happe et me bouleverse trop pour que je m’arrête là. Ce qui fait qu’à l’automne 2015, j’ai décidé de poursuivre mes investigations depuis la Bretagne. Pour un livre… que je n’ai toujours pas commencé, la radio m’ayant finalement occupée toute la saison dernière. »

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LE MONDE |   | Par  Martine Delahaye

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